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Watch your wordsEntretien avec Raymond Geuss
À l’occasion de la parution de Watch your words, traduction en anglais du Manifeste pour les Arts de la parole Il faut voir comme on se parle, Raymond Geuss, philosophe et traducteur de l’ouvrage, a répondu aux questions du CAP.
Pourquoi avoir eu envie de participer à cette aventure et traduire le livre Il faut voir comme on se parle/Watch your words ?
J’estime particulièrement cette tentative de renouveler l’esprit de l‘humanisme dans une forme actualisée et systématique. Il s’agit d’un grand projet pour donner une vue d’ensemble des domaines essentiels de la vie humaine. Ils ne peuvent se constituer à un niveau élevé que par et dans la parole : la pensée, l’imagination, l’expression, l’interaction, la politique. Pour moi, l’aspect le plus bouleversant de ce livre, c’est la subtilité avec laquelle l’auteur traite la parole, tant comme instrument (de pensée, de communication, etc.) que comme activité autotélique, c’est-à-dire activité se donnant sa propre finalité. La parole, c‘est l’idée-clé, celle qui permet de conjuguer la connaissance, la politique et la littérature.
Selon vous, en quoi la parole est-elle un enjeu aujourd’hui ?
La parole se trouve cernée par des dangers qui dérivent de trois sources. Premièrement, il y a le danger toujours présent, qui surgit quasiment de l’intérieur de la parole elle-même, danger déjà clairement vu et analysé depuis l’Antiquité : la parole purement « rhétorique », fausse, trompeuse. Deuxièmement, nous connaissons depuis plus d’un siècle une prolifération d’images omniprésentes, produites mécaniquement, et par conséquent censées être particulièrement « vraies ». Je note simplement qu’aucune image ne procure sa propre interprétation. L’interprétation se fait au moyen de mots et d’actions. Le logos (la parole) prime sur l’eikon (l’image). Troisièmement, le nouveau monde numérique permet la mécanisation de certains aspects de la transmission d’informations ainsi que de l’organisation de nos connaissances. Notre tâche peut donc être formulée facilement : éviter que l’instrument utile ne se transforme en remplacement prétendu de la parole. Mais comment y parvenir ? Il faudrait en discuter ensemble.
En tant que philosophe américain devenu citoyen britannique, élu membre de la British Academy, quel regard portez-vous sur notre aptitude à faire société, à créer du commun à partir de la différence ?
Heureusement, l’homme est doué d’une sociabilité inexpugnable ainsi que d’une curiosité naturelle. Je ne sous-estime nullement la difficulté de faire aux différences face sans revenir en arrière. Mon père était ouvrier dans une grande usine de sidérurgie aux États-Unis. Sa vie était très dure. Ni lui ni ses collègues n’avaient nullement le luxe de traiter en purs consommateurs toutes les offres de « manières de vivre différentes », au grand bazar de la modernité. Comme l’a dit Karl Marx, « la réduction de la journée de travail » demeure l’une des conditions préalables essentielles pour pouvoir accéder au royaume de liberté. Il n’en reste pas moins que ni la pauvreté, ni l’oppression ne rendent impossible l’acceptation de la différence. Les plus grands obstacles à la création d‘un monde qui permet de transformer les différences en ressources à employer constructivement sont, selon moi, de nature politique.
Vous êtes professeur émérite à la Faculté de philosophie de l’Université de Cambridge. En quoi ce manifeste pour les arts de la parole a-t-il sa place à Cambridge ? Comment fait-il écho à l’enseignement et aux valeurs dispensés dans cette université ?
Je considère le livre de Gérald Garutti comme s’inscrivant pleinement dans la succession des positions qui ont défini le développement de la philosophie ici, à l’université de Cambridge. Sommairement, je distingue trois stades :
- La philosophie « analytique » (1900-1940) : la philosophie consiste essentiellement en l’analyse du langage et le langage est censé être essentiellement un instrument apophantique, c’est-à-dire que la fonction du langage est de déclarer des prétendues vérités (qui peuvent pourtant s’avérer fausses). Il faut d’abord comprendre la structure des énoncés potentiellement vrais.
- La prévalence du Wittgenstein tardif (1940-1980) : énoncer des prétendues vérités n’est qu’une fonction possible du langage. « Ouvrez la porte » n’est pas une déclaration ayant valeur de vérité, mais une tentative d’influencer l’action d’un autre. Parler, c’est agir. Il faut toujours prendre en considération le contexte d’action dans lequel se situe chaque acte de parler, même le plus abstrait. Les grands historiens de la dite « École de Cambridge » – John Greville Agard Pocock, Peter Laslett, Quentin Skinner, John Dunn, István Hont – ont intégré cette perspective dans leur recherche.
- Gérald Garutti (2023-) : le langage n’est ni un pur instrument pour l’énonciation de prétendues vérités, ni exclusivement un moyen d’agir sur les autres, mais également un domaine ayant ses propres potentialités de se définir comme fin en soi. Les grandes œuvres de littérature ne sont ni de simples véhicules de vérité scientifique ni des « instruments » pour influencer les hommes. Dans sa République, Platon parle de la construction d’une ville idéale « en mots » (en logooi). Cette évocation du pouvoir créatif de la parole indique une troisième dimension, négligée par la philosophie analytique ainsi que par les partisans du Wittgenstein tardif, mais reconnue (et célébrée) par Gérald Garutti.
Quant aux valeurs générales présentées dans l’Université, je pense que la grande époque où l’Université était un lieu privilégié de recherche, de réflexion, de critique, et même d’érudition et de culture s’approche sans doute de sa fin. Après tout, en 1673, Spinoza a refusé la chaire de philosophie à l’université d’Heidelberg par peur d’y perdre sa liberté de philosophie (« libertas philosophandi »). Qui peut dire que cette peur était mal placée ? Si elle ne rencontre pas de résistance systématique, la conjonction de la pression politique et des exigences financières peut aboutir à la restauration de la situation qui existait avant la période des Lumières. Que l’Université soit vouée à la libre pensée n’est nullement une vérité universelle, écrite en haut.
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